
Ce samedi 25 octobre 2025, à la médiathèque de Pernes, Delphine Nicolas, biologiste à l’institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes de la Tour du Valat (https://tourduvalat.org/) , nous embarque dans la vie mouvementée des anguilles européennes.
Delphine nous rappelle tout d’abord ce qu’est une anguille : un poisson serpentiforme, à ne pas confondre avec une Lamproie (à la bouche en ventouse, sans mâchoires), une Myxine (invertébré), une Murène (autre poisson anguilliforme) ou un Congre (poisson exclusivement maritime).
L’anguille que nous connaissons appartient à une seule espèce, l’anguille européenne, apparue probablement il y a près de 100 millions d’années. Elle couvre tous les milieux, les mers et océans, les lagunes, les étangs, les rivières et on en trouve jusqu’à 1000 m d’altitude ! Dans des conditions très favorables, elle peut aussi vivre jusqu’à 30 ans, après une vie tout à fait exceptionnelle et encore pleine de mystère. En effet, aucune reproduction n’a encore été observée en milieu naturel. Alors d’où vient-elle ?
Les larves d’anguilles européennes viennent toutes de la mer des Sargasses, située au large des Caraïbes et de la Floride. Ces larves leptocéphales (à tête plate), plates, transparentes, de quelques cm, parcourent alors presque 6000 km pour occuper les côtes européennes et méditerranéennes, depuis la Scandinavie jusqu’au Maghreb. Elles se métamorphosent en civelles, transparentes et rondes. C’est là que ses malheurs commencent car les civelles sont pêchées et extrêmement courues comme un mets de choix, en Espagne par exemple. 1 kg de civelles peut atteindre plusieurs milliers d’euros au marché noir. La pêche est très règlementée en quota et en durée mais cela n’empêche pas le braconnage, pour alimenter les marchés d’Asie notamment. Les populations de civelles ont diminué de 90% depuis 1970 et sont classées espèce en « danger critique » d’extinction par l’UICN.
La civelle se pigmente et grossit pour devenir une anguille jaune. Les anguilles vont alors s’établir dans des zones très diverses, dans les rivières, les estuaires, mais aussi les zones humides lagunaires telles que la Camargue. Cette installation est appelée « recrutement ». Elles vont rester là, la plus grande partie de leur vie, jusqu’à 20 ans, à se nourrir de crustacés, de petits poissons pour grossir et accumuler les réserves de graisse pour le grand retour. A ce stade, elles ne se reproduisent pas.
Après toutes ces années sédentaires et selon des critères assez mystérieux, les anguilles deviennent argentées et vont repartir (c’est « l’échappement ») et traverser à nouveau l’océan atlantique pour se reproduire dans la mer des Sargasses qui les a vu naitre. Elles cessent de se nourrir. Pendant ce voyage, probablement pour échapper aux prédateurs, elles vont évoluer entre des profondeurs de 300m la nuit et 650m le jour, en subissant donc de fortes différences de pression.
En fait par la taille, on sait que les individus argentes de moins de 45 cm sont des mâles et que les argentés de plus de 45 cm (et jusqu a > 90 cm, beaucoup de variabilité selon les individus), ce sont des femelles.
Par contre quand elles quittent le continent, les anguilles, mâles ou femelles, ne sont pas encore matures, et ce sont les différences de pression subies au quotidien qui vont stimuler la maturation des gonades. Quand les femelles arrivent sur la zone de reproduction elle sont gonflées d œufs, les mâles de leurs gamètes...
Le conservatoire de la Tour du Valat réalise depuis 1993 des programmes d’observation très poussés pour comprendre les conditions d’arrivée dans les zones humides, de déplacement des anguilles dans un habitat lagunaire méditerranéen, puis d’échappement. En Camargue, les civelles peuvent accéder depuis la Méditerranée à des zones d’habitat via le petit Rhône qu’elles remontent, le grand Rhône et le pertuis de la Fourcade aux Saintes-Maries, qui est la connexion à la mer des étangs de Camargue. Elles peuvent aussi passer par les stations de pompage, aménagées pour cela. Le conservatoire a par exemple aménagé un passage entre le petit Rhône et l’étang de Vaccarès pour faciliter l’installation des anguilles. Cet aménagement a été vite adopté par les poissons pour circuler dans l’étang.
L’anguille est un poison très robuste (qui peut aussi respirer par la peau très temporairement sur un terrain très humide) mais c’est un poisson très menacé aussi. Le changement climatique entraine parfois l’assèchement de ses zones d’habitat et leur salinisation en bord de mer. L’habitat est de plus en plus fractionné avec de grandes difficultés pour trouver et circuler dans les zones (barrages). Certaines espèces invasives les menacent comme le crabe bleu. Le plus grand danger reste toujours l’homme et le braconnage, malgré les directives européennes de protection depuis 2007.
Non seulement Delphine Nicolas nous a fait partager sa passion pour ces poissons mais elle nous a donnés aussi des exemples détaillés de programmes d’étude. Elle nous a montrés des campagnes de puçage pour comprendre les déplacements des anguilles et permettre les comptages. C’est un travail long et patient de collecte et d’analyse des données. C’est aussi un travail exemplaire pour tout le pourtour méditerranéen, lieu d’habitat des anguilles.
Nous remercions Delphine pour son exposé bourré d’informations autour de cette espèce extraordinaire qui, souhaitons-le, nous survivra si nous arrêtons la surexploitation des milieux naturels.
Françoise SERIN
